Pour cette interview, c'est Vanessa du Frat qui nous a fait l'honneur de répondre à nos questions. Auteur des Enfants de l'Ô, elle a choisi de mettre son roman en ligne, permettant aux internautes de le lire gratuitement. Elle nous explique les raisons de ce choix, et détaille aussi sa façon d'écrire, bien différente de plusieurs conseils que j'ai pu donner sur ce blog, ce qui la rend d'autant plus intéressante.

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Imagineria : Les Enfants de l'Ô semble être un roman maintes fois repris et retravaillé. Où en êtes-vous aujourd'hui ?
Vanessa du Frat : Effectivement, j'ai commencé ce roman alors que j'avais 13 ans, et je l'ai remanié de (trop) nombreuses fois jusqu'à aujourd'hui. Cependant, la version actuelle n'a rien à voir avec la première version mise en ligne (en janvier 2003, si je me souviens bien). Je crois que j'en avais marre de toujours réécrire la même chose, donc j'ai attaqué la saga sur un angle complètement différent.
Actuellement, je suis en train de boucler (péniblement) le 5ème tome, celui qui clôturera le premier cycle des Enfants de l'Ô. Dès que j'aurai mis le point final à ce tome, je m'attellerai à la correction du premier tome, car la version en ligne est un premier jet et non le roman abouti.
 
Imagineria :Pour ceux qui souhaiteraient le lire, pouvez-vous nous présenter ce roman ?
Vanessa du Frat : Hmm, question ardue ^^ Je prie toujours pour qu'on ne me la pose pas, celle-là...
Il s'agit d'une saga familiale, très axée sur les personnages, sur leur rapport les uns aux autres, sur leur histoire, sur leur psychologie. Dans le premier cycle, on suit les destins croisés de plusieurs personnages : Lúka et sa soeur Line, qui vivent dans une époque pas très éloignée de la nôtre, Ludméa et Ruan, qui eux vivent sur une autre planète et dans une autre époque, ainsi que Lyen, une mystérieuse jeune femme au physique étrange et au passé trouble.
Au début du roman, une femme est retrouvée au beau milieu d'une forêt au lendemain d'une inexplicable tempête. Elle est enceinte, et apparemment atteinte d'un virus inconnu. Alors que certains s'efforcent de la sauver, d'autres semblent vouloir sa mort, et ses enfants se retrouvent vite le centre de toutes les attentions.
(bon, je suis nulle pour les résumés, il paraît que le roman est mieux que ce que la 4ème de couverture laisse envisager)

Imagineria : Combien de temps avez-vous mis pour écrire votre manuscrit ? Et combien pour le corriger ?
Vanessa du Frat : Pour le premier tome, j'ai mis un peu plus d'un mois. Je sais, c'est court, mais je participais au NaNoWriMo et je ne travaillais qu'à 60%, à l'époque. Pour les autres tomes, tout s'est allongé de manière drastique. Trois mois pour le deuxième tome, près de huit pour le troisième, un an pour le quatrième, et maintenant un peu plus d'un an pour le cinquième (qui est écrit aux trois quarts).
N'ayant pas encore commencé la correction du premier tome (à part une relecture avant de le mettre en ligne), je ne peux pas faire de prédiction, mais sans trop vouloir m'avancer, je dirais qu'elle me prendra certainement plus de six mois. J'ai commencé une relecture en notant tout ce que je voulais changer, et c'est assez conséquent.

Imagineria : J'ai lu un passage particulièrement intéressant sur votre blog à propos des plans de roman. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur l'importance d'un plan à vos yeux, mais sur la capacité que doit avoir un auteur à s'en détacher pour s'adapter à la tournure que prends le récit ?
Vanessa du Frat : L'article était rédigé par un de mes co-rédacteurs. Je ne fais pas de plan, même si j'ai une ligne directrice pour l'histoire. Comme je l'expliquais sur le blog, j'ai des scènes-clé que j'appelle "balises", et entre ces balises, la voie est libre. L'histoire se développe au fur et à mesure et change beaucoup.
Je pense que le fait de travailler sans plan vient de ma manière d'aborder l'écriture : j'ai envie d'être surprise par l'histoire (presque) autant que le lecteur, donc, je me laisse surprendre par mes personnages, par leurs réactions.
Et je remarque que, bien souvent, lorsque j'essaie de forcer une scène et que je n'arrive pas à l'écrire, c'est parce qu'elle ne correspond pas à ce que mes personnages auraient fait ou pensé.
A mon avis, suivre un plan à la lettre menotte l'écrivain et l'empêche de laisser parler son imagination. D'accord, il a créé le plan, mais s'il est ensuite enchaîné à un vieux plan qui n'a pas évolué alors que l'histoire a peut-être évolué dans sa tête, l'écriture s'en ressentira.
Cela dit, je devrais utiliser un plan, et j'en fais lorsque j'arrive vers la fin d'un tome, pour être sûre de ne rien oublier. Le problème d'écrire sans plan, c'est qu'on démarre parfois une intrigue, qu'on oublie complètement par la suite. Mais MON problème avec les plans, c'est que dès que j'en fais un, il me faut moins d'un chapitre pour le rendre obsolète. Un petit exemple : sur le plan que j'avais fait pour le premier tome, j'en suis, actuellement, au chapitre 7... (et j'en suis au chapitre 28 du cinquième tome dans l'écriture)
 
Imagineria : Les personnages sont très importants et très travaillés dans votre roman. Je sais que vous faites des fiches de personnages, pourriez-vous nous expliquer comment vous les construisez, ce que vous y mettez ?
Vanessa du Frat : Les fiches de personnages, encore une fois, c'est un co-rédacteur. Je n'ai fait aucune fiche pour mes personnages, et d'ailleurs, si on me pose des questions de type "quel est le plat préféré de Ludméa", "quelle est la couleur préférée de Ruan", ou encore "quelle est la date de naissance de William", je serais bien incapable de répondre. En revanche, toute l'histoire, toute la psychologie de mes personnages est présente en permanence dans un coin de mon cerveau, ce qui me permet de créer des personnages réalistes, aux réactions humaines. Enfin, c'est ce que les lecteurs me disent !
Mes personnages font partie de moi, c'est une sorte de personnalité multiple. Je suis capable de me mettre en retrait pendant l'écriture et d'assister aux scènes ou aux dialogues en tant que simple spectatrice, pour ensuite me plonger dans la rédaction.
J'ai cependant fait quelques fiches personnages pour le site des Enfants de l'Ô, avec des informations basiques sur eux, pour les lecteurs. D'ailleurs, il faudrait que je les mette à jour...
J'ai toujours été fascinée par les gens qui sont capables de pondre des pages et des pages sur les goûts de leurs personnages, sur leurs vêtements préférés, sur leurs plats favoris, sur le nom de leur animal de compagnie, sur l'histoire de leur enfance... Je trouve ça génial, mais pour moi, ça ne fonctionne pas. Je suis trop flemmarde, et surtout, j'ai envie d'aller droit au but, donc, à l'écriture.
En revanche, je vais devoir me mettre aux fiches de personnages pendant la correction, ne serait-ce que pour savoir leur date de naissance :)

Imagineria : Combien de temps consacrez-vous à l'écriture par jour ou par semaine ?
Vanessa du Frat : Tout dépend de ma forme physique et de mon état de fatigue, puisque je souffre depuis maintenant deux ans d'une maladie affectant la concentration et l'état d'éveil. Mais si je me base sur mes "statistiques" d'avant ma maladie, je peux dire que tout dépendait des semaines ou des jours. Il y a eu des jours à 6000 mots, il y a eu des jours à 0. En moyenne, en phase d'"écriture intense", j'écrivais plus de 10'000 mots par semaine. En 2008, je suis tout de même parvenue à faire le NaNoWriMo (en ne faisant rien d'autre) et j'ai écrit 75'000 mots en un mois, ce qui fait une moyenne de 18'000 mots par semaine.
Quant au temps que j'y passe, j'ai la chance de taper très vite, et la "malchance" d'avancer assez lentement, puisque je réfléchis beaucoup à ce que j'écris pour éviter de trop lourdes corrections (comme celles que je prévois pour le premier tome, par exemple... Quand j'écris trop vite, je m'en mords les doigts par la suite).
Je pense que je mets au moins une heure pour écrire 1000 mots.
 
Imagineria : L'inspiration vous vient-elle facilement ? Avez-vous des techniques pour éviter le syndrome de la page blanche ?
Vanessa du Frat : Pour les Enfants de l'Ô, c'est particulier. L'histoire est là depuis longtemps dans un recoin de mon cerveau, et il semblerait que par un mystérieux phénomène, elle avance toute seule et se complexifie de jour en jour. Ce que je dois combattre, c'est la fatigue. A partir du moment où je me sens bien et que je suis motivée pour écrire, les mots viennent sans trop de difficultés. Souvent, quand je bloque sur un passage, je laisse reposer quelques jours, et un nouveau tournant de l'histoire s'impose. Un mars, et ça repart !
Parfois, j'ai du mal à cerner la réaction d'un personnage, et là, mon entourage m'aide beaucoup. Je pose des questions à mes amis, je leur demande de s'imaginer dans la peau de mon personnage et de me dire ce qu'ils feraient à sa place. Tout en gardant à l'esprit que chacun est différent, bien sûr.
Et quand ça bloque vraiment, je prends mon cahier fétiche (un vieux truc que je traîne partout avec moi, rempli de feuilles lignées récupérées dans mon ancien boulot et qui servaient à écrire des rapports sur les retards des avions... eh oui !) et un stylo, et j'écris. Soit je griffonne un plan vite fait pour cerner un chapitre à venir, soit je pose des éléments de chapitre, soit ça démarre, et là, je noircis plusieurs pages, que je recopie ensuite sur l'ordi en faisant une première correction.
Pour les autres histoires, je trouve que le plus difficile, c'est le début. Une fois que j'ai un début qui me plaît, la suite vient en général assez facilement.
 
Imagineria : Vous êtes-vous plongée dans un de ces nombreux livres donnant des conseils aux auteurs ? Si oui, Lesquels ? En avez-vous à conseiller ?
Vanessa du Frat : Jamais. Je les trouve absolument inutiles (mais cet avis n'engage que moi). Bien souvent, en feuilletant ce genre de livres, je tombe sur des conseils sans doute pertinents pour un débutant, mais guère utiles pour quelqu'un qui écrit depuis longtemps. Cela dit, je pense que quelqu'un qui se lance dans l'écriture pourrait bénéficier des conseils de ces livres, et d'ailleurs, si j'avais eu un de ces manuels d'écriture dans les mains alors que je débutais, j'aurais probablement évité certaines erreurs.
Ce qui est plus utile, à mon avis, c'est de lire énormément, et dans des genres variés. Ou encore de parler à d'autres écrivains. Bien souvent, on est surpris des similitudes dans la manière d'aborder l'histoire et les personnages !
 
Imagineria : Avez-vous utilisé des logiciels d'aide à l'écriture ?
Vanessa du Frat : Aucun. J'en ai téléchargé un ou deux il y a quelques années, pour "voir". Mais dès qu'ils ont commencé à me demander des choses trop précises, j'ai cliqué sur la petite croix et j'ai rapidement tout désinstallé. Les logiciels d'écriture sont sans doute utiles pour qui travaille avec un plan très détaillé et des fiches de personnages exhaustives, mais pour moi, ça ne passait pas.
 
Imagineria : Auriez-vous d'autres conseils à donner aux jeunes auteurs qui se lancent dans l'écriture d'un roman ?
Vanessa du Frat : Lire d'autres auteurs. Parfois, quand je vois sur des forums que certains "détestent lire" et ne lisent "pas du tout" et écrivent leur roman (bien souvent une super saga épique de fantasy en huit tomes au moins) sans avoir ouvert un seul livre, je crains le résultat.
Je pense qu'il faut savoir écouter et accepter les critiques. Notre roman est toujours notre bébé et il est très difficile d'avoir des avis négatifs sur quelque chose qui nous tient autant à cœur, mais c'est nécessaire.
Il faut aussi qu'ils soient conscients qu'aujourd'hui, tout le monde écrit son roman. Et l'édition est un domaine impitoyable : beaucoup d'appelés et peu d'élus. Si leur seul objectif est la publication, qu'ils arrêtent tout de suite. A mon avis, on doit d'abord écrire par plaisir, par passion, par envie de faire partager ses histoires aux autres. Si on ne peut obtenir de la satisfaction que grâce à une publication à compte d'éditeur, c'est le moment de changer de hobby.
Mais bon, pour finir sur une note moins pessimiste, je pense que l'important, c'est de suivre ses envies et de se faire plaisir.
 
Imagineria : Pourquoi avoir choisi de mettre ce roman en ligne et de l'offrir gratuitement ? N'avez-vous jamais songé à l'envoyer à des maisons d'édition ? Voir à vous auto éditer ?
Vanessa du Frat : A l'époque de la création du site (janvier 2003) j'étais en panne sèche sur ce roman, que j'avais plus ou moins abandonné depuis un petit moment. J'en avais commencé et terminé un autre entre temps, et je ne me voyais pas revenir une fois de plus sur cette histoire, qui ne me satisfaisait jamais entièrement.
J'avais envie de m'amuser un peu à apprendre le webdesign et mettre ce vieux roman qui traînait dans un tiroir sur internet me paraissait une bonne idée. Trois copines avaient décidé de faire de même, et nous tournions avec nos mêmes dix ou quinze lecteurs. Les autres ont abandonné les unes après les autres (et c'est dommage, parce que les trois romans étaient d'excellente qualité), mais j'ai continué.
Puis, après avoir changé deux ou trois fois de design, après avoir diffusé l'intégralité de l'ancien premier tome, ainsi que les premiers chapitres du roman parallèle aux Enfants de l'Ô que j'écrivais alors, j'ai fini par terminer mes études, et dès que le point final sur mon travail de master a été mis, j'ai écrit la nouvelle version du premier tome, que j'ai commencé à diffuser chapitre par chapitre sur le site (janvier 2006).
Bizarrement, j'ai eu beaucoup plus de lecteurs avec cette version qu'avec l'ancienne (écrite à l'âge de 16 ans).
Pour ce qui est d'envoyer le roman à une maison d'édition, j'ai un avis mitigé à ce sujet. Des amis auteurs ou éditeurs me poussent à le faire, mais je reste réaliste : Les Enfants de l'Ô est un roman de SF (donc, pas à la mode), dans lequel la SF est  davantage évoquée que véritablement présente. C'est une saga familiale en beaucoup de tomes, et même si ça marche bien aux USA, en France les éditeurs préfèrent les romans plus courts. Et je les comprends parfaitement : les gens ne lisent plus beaucoup, ont de moins en moins de temps, alors pourquoi prendre le risque de publier une saga familiale d'un genre qui n'est pas du tout à la mode et a tendance à faire fuir, plutôt que la biographie romancée d'une jeune femme musulmane violée, battue puis brûlée au troisième degré par ses frères.
L'autoédition, c'est ma prévision pour ce roman. Mais il s'agira d'une véritable autoédition, pas d'un envoi à Lulu.com ou à Thebookedition.com.
 
Imagineria : Deux tomes des Enfants de l'Ô sont disponibles sur le site Alexandrie Online. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce site et pourquoi vous avez choisi d'y présenter vos romans. Qu'est ce que cela vous apporte de plus que votre propre site internet ?
Vanessa du Frat : Alexandrie Online, c'est toute une histoire :) Il y a plusieurs années, j'avais eu l'idée avec un autre écrivain de réunir plusieurs écrivains "du net" dans un site communautaire, où le lecteur pourrait trouver des romans en ligne de qualité. Mais voilà, quand tout le monde met son grain de sel dans un projet en gestation, ça n'avance pas. Et quand je me suis rendu compte que tout le boulot serait pour ma pomme, j'ai laissé tomber le projet. Et il y avait également une autre raison : j'ai rencontré un des membres du site Alexandrie Online, qui m'a poussée à m'y inscrire. Ce que j'ai fait. Et j'ai découvert que Pascal, le directeur d'A.O., avait fait très exactement ce que je prévoyais pour mon projet communautaire. Et surtout, qu'il l'avait fait bien mieux que tout ce que j'aurais pu faire moi-même. Le site A.O. est présent depuis huit ans sur le net et regorge d'ouvrages de qualité. Je m'y suis donc inscrite et j'y ai mis mon roman en lecture libre (mais vous pourrez le trouver également sur d'autres sites proposant des pdf en téléchargement gratuit).
J'ai eu la chance d'être sélectionnée pour le prix du roman Alexandrie 2008, puis de remporter ce prix. La motivation de mes lecteurs m'a vraiment touchée.
Le site Alexandrie, de par son excellente réputation, m'apporte des lecteurs que mon site ne m'aurait peut-être pas apporté. Les habitués d'Alexandrie font confiance au choix des ouvrages présentés et savent qu'un tri est effectué parmi les manuscrits proposés. Sur internet, en revanche, on trouve de tout, et malheureusement, les "mauvais" romans en ligne sont plus fréquents que les bons.

Imagineria : Je vous remercie pour vos réponses.