Lorsqu'une main se posa sur sa bouche, Kerl ouvrit immédiatement les yeux. Dans la pénombre il reconnut le visage d'Erwan, penché sur lui, un index sur la bouche pour lui intimer le silence. Kerl acquiesca et Erwan le lâcha, lui montrant une silhouette au fond de la chambre. Erwan dit à voix basse :
"Je l'ai délivrée"
La silhouette s'avança d'un pas, et Kerl vit la jeune rouquine, toujours nue, avec un poignard en main. Kerl se maudit d'avoir sous estimé Erwan. Il aurait du se douter que le jeune homme se précipiterait au secours de cette femme. Il était suffisamment stupide pour le tenter et assez habile pour réussir. Par contre, pour une fois, Erwan ne semblait pas particulièrement fier de ce qu'il avait fait, ce qui intrigua Kerl. Mais ils n'avaient pas le temps d'en discuter. L'évasion de la jeune femme risquait d'être rapidement découverte. Les explications attendraient.
Fouillant dans l'un des sacs de selle, il en sortit des vêtements et une paire de bottes et les tendit à Sylma en disant : -Avec ça, vous aurez moins de mal à passer inaperçue." Puis, s'assurant d'un regard que la jeune femme s'habillait, il ouvrit doucement la porte de la chambre, pour s'assurer que tout était calme. Rien ne bougeait dans le couloir et l'escalier. Il fit signe à ses deux compagnons et les guida jusqu'à l'escalier qui menait directement à l'écurie.
Celle ci semblait déserte. Plusieurs lampes à pétroles l'éclairaient d'une lumière diffuse. Les effluves de crottin de cheval se mêlaient aux odeurs de fin frais de cuirs de sellerie. Kerl courut de box en box, et en sortit les trois montures qui lui semblaient les plus en forme.
Il commença à les seller avec Erwan, pendant que Sylma montait la garde à coté des escaliers qui menaient à l'auberge. Ils en avaient fini lorsqu'ils entendirent des pas dans l'escalier. Le jeune palefrenier édenté entra, tenant en main une bouteille de Krall. Il eut le temps d'écarquiller les yeux en voyant deux hommes tenant des chevaux par la main, et d'ébaucher un sourire en reconnaissant celui qui lui avait donné un généreux pourboire. Ensuite, Sylma lui plaqua la main sur la bouche, puis lui trancha la gorge. Elle le laissa glisser au sol et nettoya son poignard sur sa chemise, avant de monter à cheval.
S'en était trop pour Erwan, qui se pencha pour vomir. Kerl, lui, ne sourcilla même pas et alla ouvrir la double porte qui donnait sur la rue. Puis, il alla décrocher une des lampes à pétrole, et la lança sur une de balles de foin où elle se brisa. La paille prit feu instantanément et une fumée épaisse se dégagea dans l'écurie. Les chevaux, affolés, se mirent à hennir. Montant sur son cheval, il dit :
"D'ici quelques minutes, tout le village va être réveillé. Tâchons d'avoir disparus avant."
Talonnant sa monture, il la mit au galop, suivi de Sylma et d'Erwan. Ils traversèrent les rues du hameau en quelques minutes, puis prirent la direction de l'est. Poussant son cheval pour ne pas se faire distancer par les deux autres, Erwan se laissait guider. Un désagréable goût de bile en bouche, il essayait de comprendre comment la situation avait pu dégénérer à ce point. Rien ne s'était passé comme il l'avait prévu. Il n'arrivait pas à se séparer du visage du palefrenier froidement exécuté, et essayait désespérément de ne pas penser à ce qui était arrivé à l'aubergiste....