Une heure plus tard, Erwan et Kerl se trouvaient dans la salle commune, attablés devant une assiette pleine de gruau et une cruche de cervoise. L'auberge était pleine à craquer et les deux hommes avaient eu du mal à trouver une table. La plupart des clients étaient là pour manger, comme eux, et trois tables servaient à des parties des dés. Pèlerins, marchands, soldats ou commerçants du village, tous semblaient s'être retrouvés dans cette auberge, qu'ils soient riches ou pauvres. Entre les conversations diverses , les exclamations de joie ou de déception des joueurs, et les clients qui appelaient l'aubergiste ou la serveuse, le brouhaha était tel qu'il était difficile de s'entendre. De nombreux clients montraient régulièrement le carré situé au milieu de la salle, de la tête ou du doigt, en s'esclaffant.
Erwan grommelait contre l'état de la chambre :
"Des balles de foin pourri pleines de poux en guide de lit, des rats pour nous tenir compagnie et l'odeur de la pisse des clients précédents pour parfum. Et le tout pour deux fois le prix de la meilleure chambre dans n'importe quelle auberge ! Bon sang, cet ivrogne se moque de nous !
- Oui, mais nous sommes sur la Voie. Nous n'avons guère le choix.
- Nous aurions mieux fait de choisir les buissons.
- Certainement pas. La Milice Noire s'assure que chaque voyageur utilise comme il se doit les services qui lui sont proposés par les commerçants. S'ils nous avaient découverts à la belle étoile le long de la Voie, ils nous auraient au minimum rossés, voir passés au fil de l'épée.
- Nous aurions pu nous éloigner quelque peu de la Voie."
Kerl prit une grosse bouchée de gruau, but une gorgé de cervoise, puis dit :
"Au moins, la nourriture est bonne, ici. Les abords de la Voie grouillent de détrousseurs qui attendent que des inconscients se mettent à leur disposition en dehors de la zone de contrôle de la Milice... Nous n'avons pas le choix, alors autant profiter de cette magnifique auberge et de la chambre luxueuse qu'elle nous offre."
Erwan grommela et allait rajouter quelque chose lorsque lorsque la porte de l'auberge s'ouvrit sur cinq hommes tout habillés de noir. Ils portaient chacun une épée sur la hanche, et une arbalète sur le dos, avec un carquois de carreaux. Alors que les clients faisaient comme s'ils ne les avaient pas vus et continuaient leur conversation, ils balayèrent la salle du regard, insistant quelques instants sur les visages inconnus. Ensuite, ils se rendirent au bar, où l'aubergiste leur offrit à chacun une choppe de cervoise. Tout en la buvant tranquillement, ils discutèrent avec l'aubergiste.
Kerl et Erwan étaient en train de finir leur repas lorsque les miliciens posèrent leurs choppes et quittèrent le bar. Quatre d'entre eux se placèrent aux coins du carré placé au centre la salle, et dégainèrent leur épée. La pointe posée au sol, leurs mains sur la garde, ils n'étaient pas menaçant mais le message était clair : personne ne s'approcherait du carré. Le cinquième milicien, lui, se plaça prêt de l'âtre et mit une flèche dans son arbalète. De quoi dissuader n'importe qui de faire le malin.
Erwan était inquiet, mais le visage de Kerl ne semblait trahir aucune émotion. Comme tous les autres clients, il regardait ce fameux carré rouge.
Quand les miliciens furent en place, l'aubergiste éleva la voix et tout le monde se tut pour l'écouter :
"Et voici arrivée l'heure des réjouissance !"
Il tira sur une corde, et tout à coup le tissu rouge tomba au sol et laissa apparaître une cage aux barreaux verticaux d'un pouce d'épaisseur. Quelle étrange idée de mettre une cage au milieu d'une auberge, se dit Erwan. Puis il vit ce qu'elle contenait, et retint une exclamation dégoutée.
La cage était jonchée de reste de nourriture, en partie pourrie, et dans le coin droit, d'un petit tas d'excréments. Ici et là étaient éparpillés des morceaux d'assiettes et de cruches. Et au centre se tenait une femme, totalement nue. Sa chevelure rousse était complètement emmêlée et ses mains étaient attachées derrière le dos. Le corps couvert de bleus, elle était debout, regardant les gens dans la salle avec haine.
L'aubergiste prit une longue lampée au goulot de bouteille de Krall, puis il reprit la parole :
"Les enchères sont ouvertes ! Les cinq mises les importantes auront le droit de profiter du corps de la Sauvageonne. comme vous pouvez le voir, elle a la chair ferme, et saura vous donner tout le plaisir que vous pourriez désirer. Et en plus, elle se défend comme une chatte sauvage, avec rage, ce qui ne fait qu'augmenter le plaisir, c'est ce pas ?
Des rires gras éclatèrent dans la salle, et l'aubergiste reprit :
"Alors, je vous écoute, qui démarre les enchères ?
- Dix pièces d'argent, lança une voix
- Vingt !
- Cinquante, dit un gros homme à la table située juste à coté de celle d'Erwan et de Kerl.
En voyant tout les pèlerins se lever et rejoindre l'escalier pour monter à la chambre, Erwan, dégoutée par la scène, voulu faire de même, mais Kerl lui pris le bras et le retint :
"Les soldats raffolent de ce genre de divertissement. Tâche de t'en souvenir. Regarde et fait semblant d'apprécier.
- C'est dégoutant.
- Tu verras bien pire dans ta vie."
Les enchères montaient à des sommes extravagantes, poussées par les marchands aux poches pleines qui étaient dans la salle.
Elles ne s'arrêtèrent que lorsque l'un deux proposa une pièce d'or. Une telle somme permettait à un paysan de vivre pendant plus d'un mois. L'aubergiste se frotta la main et se rendit à la table de l'heureux gagnant avec un bâton noueux dans la main. Le marchand était petit et adipeux. Chauve et rougeaud, il transpirait énormément et ses yeux humides brillaient de convoitise lorsqu'il regardait la jeune femme dans la cage. Lorsqu'il sortit la pièce d'or d'une de ses poches, l'aubergiste lui tendit le bâton et lui dit :
"Prenez garde à vous et n'hésitez pas à vous servir de ça !"
Le marchand prit le bâton, se leva et entra dans la cage d'un pas lourd. Tout ses muscles tendus, la jeune femme attendit qu'il soit suffisamment proche d'elle, puis lança sa jambe en direction de son visage. Il n'eut que le temps d'ouvrir sa bouche de surprise avant d'être cueilli au menton par le pied de la prisonnière. Il se retrouva sur le dos, assommé et la mâchoire cassée. La rouquine en profita pour le bourrer de coups de pieds tandis que la salle s'esclaffait, se moquant de ce premier client incapable de violer une femme qui avait les mains attachées dans le dos. Deux miliciens entrèrent dans la cage, repoussèrent la femme en la menaçant de leur épée, et trainèrent le marchand jusqu'à l'entrée de l'auberge. Là, il le jetèrent dehors sans ménagement. Ceux qui partageaient sa table ne semblaient guère se préoccuper de son sort, bien plus intéressés par ce qui allait se passer en suite.
Le deuxième client avait payé 500 pièces d'argent. Le crâne rasé, les traits durs, ses bras aux muscles saillants se finissaient sur des mains ressemblant à des battoirs. Après avoir payé l'aubergiste il refusa le bâton que celui ci lui tendait, et entra dans la cage en souriant. Il avança droit sur la prisonnière d'un pas tranquille, et lorsqu'elle essaya de lui lancer un coup de pied, il attrapa sa jambe d'un geste sûr et la tira vers lui d'un coup sec. La salle se mit à applaudir lorsqu'il ferma sa main droite et l'abattit sur la tempe de la jeune femme qui s'écroula au sol, à moitié sonnée. Lorsqu'elle essaya péniblement de se relever, il lui décocha au coup de pied qui la laissa définitivement au sol, haletante et crachant du sang.
Sous les applaudissements et les rires de la foule, l'homme n'eut plus qu'à finir son affaire avec la jeune femme.... Les trois hommes qui suivirent lui firent subir de nouveaux sévices sous les yeux écœurés d'Erwan, continuant à la frapper alors qu'elle n'avait déjà plus la force de résister.
Lorsqu'ils y furent tous passés, l'aubergiste prit la marmite de gruau, et en renversa deux louches sur le sol de la cage avant de la recouvrir du tissu rouge. En ricanant, il dit :
"Il est temps de laisser notre belle sauvageonne se restaurer après toutes ces émotions !"
Les clients rirent à ce bon mot, alors qu'Erwan ne rêvait que d'une chose : aller égorger ce gros porc d'aubergiste.
Kerl mit sa main sur son bras et dit d'une voix suffisamment pour être entendu des tables à coté :
"Ce spectacle était le meilleur que j'ai pu voir depuis bien des années ! Cela vaut bien une dizaine de bardes ! Il est temps que nous allions nous coucher, maintenant, nous avons une longue route qui nous attends demain matin."
Erwan le suivit à contrecœur jusqu'à leur chambre où il s'exclama :
"On ne peut pas la laisser comme ça ! Ils la traitent comme une bête !"
- Nous avons une mission plus importante. Je suis heureux de voir que les fesses de cette donzelle te fouettent suffisamment le sang pour éveiller tes instincts chevaleresques, mais que comptes-tu donc faire ? Nous ne sommes que deux. Et l'esclavagisme et le viol sont des pratiques courantes, sur la Voie. Si nous nous en mêlons, nous aurons toute la Milice Noire sur le dos." Se laissant tomber tout habillé sur une des deux bottes de foin, il reprit : "Nous allons prendre les tours de garde comme les nuits précédentes. Ce n'est pas parce que nous dormons sous un toit que nous sommes à l'abri d'un mauvais coup. Tu prendras le premier, comme d'habitude. Réveille moi dans 4 heures."
Quelques minutes plus tard, Kerl respirait profondément, plongé dans un sommeil profond, alors qu'Erwan pensait à l'enfer que vivait la jeune femme femme dans cette auberge. Une si belle femme...