Cela faisait 7 longs jours qu'Erwan chevauchait sur le dos de la plus vieille carne des écuries de son père et tout son corps était douloureux. Grand, ses cheveux blonds lui tombaient sur les épaules, et ses yeux bleus se posaient avec lassitude sur le dos de l'homme qui le précédait. Agé de 17 ans, fils et héritier du Duc d'Oberrac, il avait été bien plus habitué aux fauteuils capitonnés de la salle du conseil qu'à la selle d'un cheval. Et c'est avec nostalgie qu'il se souvenait de sa chambre confortable dans l'aile ouest du Château et du parfum des servantes qui venaient régulièrement réchauffer son lit.
Il n'attendait qu'une chose : que son compagnon donne le signal de la halte pour pouvoir se laisser tomber de son cheval et s'abrutir dans un sommeil sans rêve. Celui ci s'était révélé plein de surprises, bien différent de l'image qu'il donnait au Château. A Oberrac, Kerl était le plus proche conseiller du Duc. Il ressemblait à un vieil homme, aux cheveux gris, plongé la plupart du temps dans les ouvrages à moitié moisis et particulièrement ennuyeux de la bibliothèque. Habillé de vieilles robes éliminées, il traversait les couloirs la tête basse, plus ombre que homme. Un vieux Sage, disait le Duc d'Oberrac. Erwan aurait plutôt dit un vieux moine décrépit...
Habillé d'une tunique de cuir, une cote de maille lui protégeant le torse et une épée sur la hanche, le vieux sage s'était transformé en un guerrier dans la force de l'âge. Parfaitement à l'aise à cheval, Kerl leur faisait mener un train d'enfer, sans levant à l'aube et ne s'arrêtant qu'à la nuit tombante, lorsque les chevaux étaient épuisés. Il maîtrisait toutes les subtilités du bivouac et des nuits à la belle étoile. Il connaissait les endroits idéaux pour s'arrêter, à l'écart de la route, et savait faire de petits feux qui réchauffaient les os sans pour autant alerter de leur présence tout les brigands à des kilomètres à la ronde. Avant d'aller se coucher, il posait des collets qu'il relevait tout les matins, ramenant des lièvres qui agrémentait agréablement leur souper.
Erwan, surpris des talents cachés de son compagnon, avait un jour essayé de lui demander où il avait appris tout ça, mais Kerl s'était contenté de lui jeter un regard glacial. Ses yeux gris, parsemés de paillettes d'or semblaient être le reflet d'une détermination froide, inflexible. Le jeune homme n'avait pas insisté, il s'était contenté de se maudire pour la centième fois d'avoir accepté cette mission de son père. Mais il savait très bien qu'il n'aurait pas pu refuser. En dehors du Roi lui même, personne ne pouvait s'opposer à Talmyr, Duc d'Oberrac, s'il voulait garder sa tête sur ses épaules. Bien des histoires racontent comment d'anciens proches du Duc se sont retrouvés la tête sur le billot pour avoir essayer de le faire changer d'avis. Dans les couloirs du Chateau, on murmurait qu'il n'hésiterait pas envoyer son propre fils au bourreau s'il n'obéissait pas suffisamment promptement. Erwan n'avait pas l'intention de vérifier cette rumeur, il tenait trop à sa tête.
Alors qu'il repensait à tout cela, en essayant d'oublier la douleur qui qui irradiait de tout ses muscles, il fut tiré sa rêverie par Kerl :
"Nous sommes arrivés sur la Voie".
Etonné, Kerl regarda devant lui et constata que le chemin qu'ils suivaient les avait conduit au sommet d'une petite colline. Face à eux, au bas de la pente, un large bandeau noir, parfaitement rectiligne, dirigé du Nord au Sud, sur lequel circulaient de nombreuses charrettes, quelques cavaliers, et un petit groupe d'une dizaine de pèlerins. Kerl lui montra un petit hameau situé le long de la Voie, à quelques centaines de mètres :
"Si mes souvenirs sont bons, il y a une auberge là bas".
Puis, sans attendre de réponse d'Erwan, il talonna son cheval et le mit au trot, en direction du village. Le fils du Duc le suivit, réjoui par la nouvelle :
"Enfin, nous allons pouvoir dormir dans un lit et prendre un bon bain. Je commençais à ne plus supporter ma propre odeur ! Ni la votre, d'ailleurs ! Ah... Un bon lit, bien moelleux, chauffé par une demoiselle, peut-être deux...
- Nous prendrons la chambre la moins chère, et pas de suppléments ! Avez vous déjà oublié que nous sommes deux soldats à la recherche d'un nouvel engagement ? Nous ne sommes plus sur les terres de votre père, ni sous sa protection, nous devons être prudents... Et discrets."
Kerl se contenta de soupirer, résigné, et observa le village dans lequel ils entraient. Les maisons étaient toutes dignes des familles bourgeoises du Duché d'Oberrac et semblaient toutes avoir un commerce au rez de chaussée. Les armureries côtoyaient les échoppes de tissus. Des comptoirs proposaient toutes sortes d'aliments qui semblaient provenir des 4 coins du continent. Un maréchal ferrant était en train de s'occuper des sabots d'un cheval minuscule, aux poils longs et blancs comme la neige. Bien qu'il n'en ait jamais vu jusqu'à présent, Erwan en avait déjà suffisamment entendu parler pour reconnaître un poney des montagnes blanches, dont la race était la seule pouvait survivre sur les flancs escarpées et glacés des plus hautes montagnes du monde connu.
Erwan fit avancé son cheval au niveau de celui de Kerl et lui dit :
"Les affaires semblent florissantes, ici.
- Comme dans tout les villages que se situe aux abords de la Voie. C'est la Route la plus sure et le plus rapide, qui traverse tout le continent, du Nord au Sud. Elle est empruntée par les marchands qui échangent les marchandises entre le Nord et le Sud, en faisant de confortables bénéfices. Mais on y trouve aussi des mercenaires et des hors-la-loi, obligés de changer rapidement de région pour assurer leur avenir. Sans oublier les pélerins de Kromar, qui peuvent venir des profondeurs des Steppes des Urshaïs, pour rejoindre le temple de Kromar dans les Montagnes Blanches. Ils ont tous besoin de manger, de dormir, de se restaurer et d'acheter vêtements, armes et chevaux. La Voie est une source inépuisable de profits. Mais tout cela, vos précepteurs vous l'ont appris il y a déjà bien des années.
- C'est vrai, mais à présent que je le vois de mes propres yeux, cela me paraît encore plus étonnant.
- Vous souvenez-vous des lois qui régissent la Voie ?
- Oui, vous me les avez répétées au moins cent fois.... La Voie en elle même, ainsi que terrain qui l'entoure de chaque coté, sur 200 pas, n'appartient pas aux Royaumes qu'elle traverse. Les hommes qui s'y trouvent ne sont coupables que des crimes qu'ils y commettent. On en peut donc pas y arrêter les hors la loi qui s'y réfugient. Et la Loi est appliquée par la Milice Noire, avec la Mort pour seule sentence."
Kerl acquiesça puis dit :
"Et quelles sont les lois ?
- Il est interdit de tuer, voler, tricher au jeu. Et plus généralement, de déplaire aux commerçants, dont l'argent sert à payer les soldes et l'équipement de la Milice Noire.
- Et c'est sans doute ce dernier point le plus important. Evitez donc de vous faire remarquer. Nous sommes arrivés."
Les deux hommes étaient devant une bâtisse immense, dont l'enseigne représentait un homme marchant à l'aide d'un bâton aussi grand que lui, vêtu d'un long manteau gris et la tête recouverte d'une capuche. Sur la façade, on pouvait lire : "Au pèlerin de Kromar".
Kerl et Erwan descendirent de leur chevaux, et prirent leurs sacoches de selle, avant de confier leurs montures à un jeune garçon. Kerl lui tendit une pièce d'argent, en lui disant :
"Prends bien soin de nos chevaux et tu auras la même demain matin.
Le garçon lui fit un grand sourire dévoilant ses dents pourries et dit :
"Merci mon Prince, ils auront droit à une double ration d'avoine !"
Puis il les emmena dans les écuries, derrière le bâtiment.
Kerl et Erwan entrèrent dans l'auberge et arrivèrent dans une pièce immense au centre dans laquelle se trouvait un carré d'au moins 10 pas de coté, totalement recouvert d'un tissu d'un velous rouge. Les tables étaient disposées tout autour, sauf sur le coté droit de la salle, réservé au bar et à un âtre dans le quel brûlait un vigoureux feu de cheminée. La marmite posée sur le feu laissait échapper une appétissante odeur de ragoût qui mit l'eau à la bouche d'Erwan. L'aubergiste se tenait derrière le bar. C'était un homme petit et bedonnant, au regard fuyant et qui clignait des yeux sans arrêt. Il gardait une bouteille de Krall à portée de main, et en buvait régulièrement une gorgée au goulot.
Kerl se dirigea vers lui et lui dit :
"Par la barbe de Kromar, nous avons besoin d'une chambre pour la nuit, Aubergiste. Et d'un peu de ce ragoût, pour nous réchauffer le ventre !"
- Cela vous fera 15 pièces d'argent. A payer d'avance.
Kerl détacha une petite bourse de sa tunique et en sortit les quinze pièces en disant :
"Et bien, c'est deux fois le prix que nous avons payé au nord...
L'homme empocha l'argent, puis dit :
- Si cela ne vous plaît pas, vous pouvez toujours dormir dans les buissons. Deux pèlerins s'y sont essayés la nuit dernière et ont été retrouvés égorgés ce matin !
- Je préfère encore payer votre prix ! Il sera toujours temps de choisir les buissons lorsque nous n'aurons plus le sou. D'ici là, je compte bien avoir trouvé un nouvel engagement ! Il paraît qu'on cherche des soldats, dans le Sud ! En auriez vous entendu parler, dans le coin ?
L'aubergiste cligna plusieurs fois des yeux en disant :
"Ceux qui viennent du Sud parlent d'une armée qui campe au pied des Murailles de Kordyl. Plusieurs groupes de mercenaires venus du Nord sont déjà passés ici en espérant être enrôlés et bien payés. Cela fait marcher les affaires."
L'aubergiste avala une gorgée de Krall, puis prit une grosse clé sur un tableau situé derrière lui :
"Suivez moi, je vais vous montrer votre chambre. Le gruau sera servi dans une heure, puis vous aurez droit au spectacle qui fait la fortune de cette auberge !"
En ricanant, l'aubergiste prit sa bouteille et monta un vieil escalier grinçant, puis guida les deux compagnons jusqu'à une chambre située tout au fond d'un couloir. En ouvrant la porte, il leur dit :
"C'est la chambre la moins chère. Vous aurez surement à la partager avec quelques rats. Si vous leur faites suffisamment peur, ils ne vous mordront peut-être pas."
Après avoir pris une longue lampée de Krall, l'aubergiste repartit en ricanant.